Textes sur le cinéma – Partis pris

Le Corbeau (1943)

Un film De

Dieu reconnaîtra les siens

En définitive, le chef d’œuvre de Clouzot ressemble à cette célèbre assertion du chef catholique Arnaud Amaury, prétendument prononcée devant les murailles de Béziers lors de la croisade des Albigeois, au XIIIe siècle. Tuez-les tous ! Dieu reconnaîtra les siens. Arrivé au terme d’une intrigue policière accessoire et abandonné à son triste sort de contempteur voyeuriste, le spectateur épuisé n’a plus qu’une obsession plausible, une seule lubie en forme de question sans réponse, pour enfin espérer se sortir de la maison hantée du cinéaste : qui sauver du massacre cinématographique que constitue ce chef d’œuvre universel ?

Les personnages angulaires du Corbeau sont tous des morts-vivants, la question est entendue. Le docteur Vorzet et sa charmante épouse figurent des névropathes en représentation permanente, parés de la cape de respectabilité de l’honnête bourgeoisie de province – comme la plupart de leurs semblables, dans le film : Germain, le misanthrope ténébreux qui n’a gardé du beau que l’apparence ciselée de ses meubles en bois précieux ; les Saillens, forçats de l’ascension sociale mais trop conscients de n’être que des épouvantails boiteux ; le personnel de l’hôpital, auguste maison des nécessiteux transformée en confrérie des hypocrites et des dupes, sûrement en lupanar ; le sous-préfet, modèle du personnel politique jetable, blanchi sous le harnais de la République omnisciente et inconséquente ; le substitut, enfin, qui porte son titre aussi bien que son costume croisé d’héritier aux dents longues. La bourgeoisie catholique de la France républicaine – oxymore originel –, chez Clouzot (comme chez Chabrol et bien d’autres), porte en elle les germes de la guerre civile permanente, poison sans remède qui se présente toujours dans un joli flacon de potion miraculeuse. Épure et florescence perpétuelles. La bourgeoisie est plus souvent cannibale qu’on ne le croit, elle ne se repaît pas toujours du sang des prolétaires mais se ravigote aussi bien du cadavre bien nourri de l’un des siens, dont on jettera les lambeaux dans le caniveau, pour les chiens.

Dans Le Corbeau, les chiens, les pauvres et les petites gens battent encore le pavé des ruelles de la France rurale des dernières années de prospérité provinciale. Clouzot ne rate personne : les agents des PTT médisent de leur petit chef cocu ; la jeune Rolande pique dans la caisse et se fait rembourser en usant de ses charmes juvéniles, qui la conduiront sûrement à un dépucelage malavisé ; la mercière est une vieille bigote acariâtre et les personnages anonymes, laissés dans l’ombre, forment la meute qui hurle à la mort de Marie Corbin, l’infirmière renfrognée. Un instant, on pourrait croire que c’est ce visage acrimonieux qui servira d’étendard de vertu pour tous les autres – mais c’est une voleuse, sûrement jalouse et son antipathie manifeste ne la sauve pas d’une mort sociale qui soulage le spectateur, doucement contaminé par le poison qui détruit tous les personnages du film. À la fin, Vorzet prophétise : Vous êtes atteint comme les autres, vous tomberez comme eux ! Il ne parle pas à Germain, déjà mort depuis longtemps, mais au spectateur du film, qui attend le coupable pour le détester et le piétiner, comme il se doit.

Il reste les enfants, que Germain déteste – dans un accouchement difficile, il préfère toujours sauver la mère. Si Clouzot ne les place pas directement au centre de l’intrigue ou de sa mise en scène, leur fureur naïve (les bruits de la cour de récréation) plane en arrière-plan. Il est facile de s’imaginer qu’ils seront les prochains à vouloir lyncher une autre Marie Corbin, jetée à la vindicte populaire ; du reste, la salle de classe devient un tribunal improvisé pour tenter de démasquer le coupable, une dictée grossière est organisée et tous les personnages gravitent plus ou moins autour de l’école, dans laquelle vivent le docteur, l’instituteur, sa fille et sa sœur. Les étages de l’établissement d’instruction publique sentent le crime, la corruption et le stupre – qui peut croire que les vices ne traversent pas les murs et les plafonds ? Un enfant jette un ballon au visage du docteur pour s’amuser, une petite fille vole avec le sourire une lettre tombée au sol et la cache sous sa jupe : péchés de jeunesse ou répétition générale de l’immoralité pandémique ? Dans la scène finale, alors que la vieille mère remonte la ruelle en meurtrière, des enfants jouent sans lever la tête. Ils font partie du décor champêtre – mais plus personne ne croit à leur innocence supposée, les cadavres n’engendrent pas la vie. Les enfants sont les véritables fleurs du mal.

Alors, que faire ? Un personnage reste suspendu au seuil de tous les purgatoires : François, le cancéreux sacrifié. Lui, semble à peu près inoffensif, bien que superstitieux. Moqué par la médecine qui le condamne à court terme, rejeté par l’Église qui ne veut pas communier les suicidés, il attire la pitié de la ville, qui suit le cercueil, sans repentir. Son enterrement se transforme en chasse aux sorcières et on ne lui épargne pas le discours lénifiant du sous-préfet. Puis, la caméra s’éloigne rapidement de ce personnage secondaire, et pour cause : François incarne le bien, le martyr de la pourriture ambiante. Est-il seulement mort en odeur de sainteté ? Sa mort devra servir à racheter toutes les dépravations de la cité, à commencer par celle de sa propre mère.

Avec son Corbeau bien français, faussement ancré dans son époque (la guerre, la Collaboration), Clouzot offre à tous ceux qui osent le regarder un point de vue panoramique sur la société contemporaine, qui n’en finit pas de mourir sous nos yeux. Il faut revenir à l’idée du siège médiéval : la caméra du cinéaste vous encercle jusqu’à l’étouffement ; il n’y a pas d’autre issue que la mort volontaire, ou la concupiscence crasse. À votre aise, Dieu reconnaîtra les siens.

Julien Morvan

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