Textes sur le cinéma – Partis pris

L’odyssée du docteur Wassell (1944)

Un film De

Un doute dans l’infini

Et si, contre toute attente, L’odyssée du docteur Wassell était le meilleur film jamais réalisé par Cecil B. DeMille ? Peinture magique, étincelante, potelée par un lyrisme désenchanté, elle doit apparaître aux yeux des rares inconditionnels du démiurge, créateur d’un canon de l’esthétique hollywoodienne, comme son dernier grand œuvre, le film-testament qui conduit à l’apothéose d’une carrière en forme de longue ascension du Mont Olympe – et non du Mont Sinaï, malgré les apparences fallacieuses. Que cherchait DeMille, en définitive, sinon la délicieuse volupté de banqueter pour l’éternité avec les dieux : les siens et ceux des autres, les disparus et les vaillants, les gentils et les méchants ? Statufié de son vivant, auréolé de gloire, ce qu’il découvrit tout en haut des cieux est peut-être plus épatant que les fantasmes mythologiques : ce récit d’un morceau de bravoure dans la vie d’un vénérable médecin de campagne de l’Arkansas, devenu héros national à Java pendant la Seconde Guerre mondiale, en atteste. L’odyssée du docteur Wassell est un mirifique éloge du doute, aux antipodes des brocards qui réduisent DeMille à ses accents cocardiers, christiques ou pompiers. Plus sceptique que dogmatique, enlumineur protéiforme, le cinéaste apparaît enfin, au crépuscule de son activité, en pyrrhonien décomplexé, béat du monde.

La forme, tout d’abord. Si « Hollywood est un art de la plénitude » (Pierre Berthomieu), L’odyssée du docteur Wassell est l’une de ses plus belles allégories. Loin d’être une déferlante de kitsch incandescent, qui brûle la rétine du spectateur du XXIe siècle et l’empêche d’admirer, le film arbore, au contraire, tous les atours d’une œuvre raffinée, transfiguration cinématographique des plus belles formes de l’art et de la culture occidentaux.

La dimension homérienne de l’aventure saute aux yeux : Wassell est un autre Ulysse, dont l’obsession est de retrouver la mer, afin de rentrer chez lui, avec ses compagnons d’infortune. Tout le film est imprégné par cette lutte antique entre des puissances supérieures invisibles (le Japon, le haut commandement de la Marine) et une volonté individuelle, aussi rusée et patiente qu’elle est parfois impulsive et irréfléchie. Les cochons de l’Arkansas, les femmes-sirènes, une infirmière-Pénélope qu’il faut délivrer d’un prétendant, les marins inconséquents… les références sont nombreuses, mais elles ne suffisent à définir le film dans sa totalité.

Quelle passion s’épanouit sous les bombes de la guerre du Pacifique, chez DeMille ? Un amour courtois, médiéval, plus proche de Chrétien de Troyes que des mélodrames de Douglas Sirk. Le docteur Wassell est un chevalier au microscope doré, amoureux d’un instantané chimérique, d’un songe évanescent – lorsqu’il se retrouve allongé sur un tapis de fleurs, près de l’objet charnel de son désir, aux confins de la Chine, il préfère l’honneur et la mort, pour ne pas devoir baisser les yeux et se laisser prendre en pitié. Héros naïf, le médecin de campagne ! Paladin malgré lui, dont on fit plus tard des images d’Épinal, des vertus ou des tableaux épiques.

Les recherches formelles du cinéaste le conduisent aussi, plus naturellement, vers une représentation épurée de la guerre, laissée la plupart du temps en arrière-plan du film, voire hors-champ (on ne voit aucun Japonais). DeMille lorgne du côté des romantiques européens du XIXe siècle, avec des compositions très picturales, baignées de lumières pastel et des tableaux d’ensemble, parfois surchargés : l’hôpital en effusion (Delacroix), les éclopés abandonnés sur le quai (Jéricho), la solitude mélancolique au cœur des éléments (Friedrich), les vestiges mystiques (Turner). L’imaginaire demillien est intrinsèquement lyrique, toujours à la lisière du merveilleux.

Enfin, comme pour atténuer la beauté intimidante par une confusion prosaïque, un rien vulgaire (DeMille n’oublie jamais qu’il tourne pour le grand public), de très nombreuses séquences comiques confèrent à ce récit élégiaque une dimension épicurienne assez réjouissante, rappel indispensable de l’insignifiance des choses. La poésie et le vulgum pecus réunis, c’est l’Olympe du peuple sur grand écran ; et la boucle est bouclée.

Le personnage, ensuite. Loin d’embrasser la plénitude esthétique du cadre, le docteur Wassell est une représentation virile de l’éternelle incertitude de l’homme bon. Véritable saint profane, désintéressé et dévoué aux autres, le héros n’en est pas moins constamment soumis à la torture du monde (la guerre, les ordres, la nature, l’indiscipline, les tentations) et aux troubles qu’elle induit.

La vocation initiale et le bien fondé d’être un « médecin de campagne » sont, par exemple, questionnés par plusieurs séquences parodiques : le cheval et la cariole dont on fait des bronzes désuets, l’obligation de vendre des cochons pour vivre, la recherche acrobatique des escargots. Si rien ne semble entamer la détermination du médecin à poursuivre son œuvre (jusqu’à la fin), Wassell est rattrapé par sa vanité (un autre chercheur trouve le remède avant lui) et son impuissance régulière à sauver des vies. Gary Cooper, acteur marmoréen, fissure progressivement son être de cinéma : il y a bien la tentation de la prière (chrétienne) mais le savant fait feu de tout bois pour continuer à croire en son avenir, jusqu’à la tentation du paganisme (magnifique séquence avec le Bouddha, au cœur du temple en ruines). Un peu austère, un rien rigoriste (c’est un militaire, après tout), Wassell tolère le stupre, le badinage et l’exotisme outrancier dans son hôpital. Samouraï, il n’abandonne jamais ses hommes mais admet volontiers qu’ils sont tous condamnés à mourir, exécutés par un ennemi qui ne fait pas de prisonniers. Ses yeux traduisent continuellement la peur du retour et ses vives résolutions, parfois rebelles, trahissent son incrédulité. Le spectateur sait qu’il peut compter sur lui, pourtant les rêves du docteur Wassell sont construits sur des sables mouvants, sur le doute sans cesse recommencé ; le doute, comme sagesse commune et ferment de la béatitude ordinaire.

C’est justement cette alliance paroxystique (et oxymorique) du doute et de la plénitude qui confère à cette épopée – cette odyssée, pour reprendre le titre français, intelligemment trouvé – toute sa portée universelle. Perdus dans les méandres de leur futilité naturelle, Wassell et toute l’humanité sont sauvés par le cinéaste, chantre d’une beauté comme premier objet d’adoration. Ni Dieux rédempteurs, ni maîtres irrécusables, ni certitudes : finalement, du haut de son Olympe californien, Cecil B. DeMille était un drôle de philosophe Grec.

Julien Morvan

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