
Directed by John Ford
À partir de quel âge les honnêtes pères de famille peuvent-ils commencer à montrer des films de John Ford à leur progéniture ? Et par quoi, par où, commencer ? Le fils du désert (1948), pendant les vacances de décembre ? La chevauchée fantastique (1939), en complément indispensable des Playmobil du Far West ? Ou bien encore L’homme tranquille (1952), pour les inoffensives bagarres de John Wayne dans les tavernes irlandaises ? L’affaire est d’importance, au-delà des considérations cinéphiles, qui ne préoccupent pas les enfants, naturellement, car il s’agit de faire aimer : les paysages, des valeurs morales communes, de belles idées de justice, d’évasion, de courage, d’honneur, de loyauté, d’amitié ; il s’agit de faire aimer le groupe, la terre et le foyer ; l’action, la recherche perpétuelle des infinis et le goût pour la quiétude apaisée ; il s’agit de transmettre le passé, quelques traditions, et, par là même, une certaine idée de l’Occident millénaire, de notre monde culturel collectif. Montrer John Ford, c’est faire aimer la civilisation et les subtilités de l’humanité. Tout de suite les grands mots ?
Certains pères oseront Ford immédiatement, sans retenue ; ils ont sans doute raison, en dépit des réticences de l’époque – ils peuvent arrêter la lecture de ce texte ici. D’autres seront plus timorés, plus prudents avec le mythe : faire aimer le cinéma, l’offrir en partage autant qu’en héritage, est une responsabilité qui ne doit pas être prise à la légère, toute une vision du monde en dépend largement. Certains films (les meilleurs, généralement) supposent un certain sens du timing, afin de trouver, de choisir, le « bon moment » : que l’on diffuse Le magicien d’Oz (Fleming, 1939) à des enfants de huit ans, ils seront probablement aussi émerveillés qu’à un spectacle de fin d’année ; imposez le même film à un adolescent : ses rires sardoniques vous briseront le cœur.
Alors, Maman, j’ai raté l’avion ? La célèbre comédie constitue une excellente porte d’entrée vers les ailleurs, les obsessions et les visages qui peuplent le cinéma fordien. Ce n’est pas le seul film à puiser dans l’héritage paternel (en la matière, les exemples semblent infinis) mais les premières aventures de Kevin McCallister (et leur suite, dans une moindre mesure) figurent encore au rang de « film culte » pour plusieurs générations de spectateurs, de tous âges. Ce totem, que l’on attribue toujours un peu rapidement et sans nuances, doit tout de même être pris en considération : parfois, le public a raison. Que l’on s’attarde donc, un peu, sur cet espace cinématographique commun.
Un foyer. C’est le titre original du film (Home Alone), plus parlant que son substitut français (un point commun aux traductions héroïques de nombreux films de John Ford, du reste). Toute l’intrigue repose sur la volonté du gamin de rester seul à la maison, puis de la défendre, enfin d’y vivre à nouveau dans l’harmonie familiale retrouvée. Le home américain en point d’orgue de toute vie honnête, passant comme l’élément fondateur de tout ce qui en découle, logiquement : la terre, la famille, la collectivité, les valeurs, la patrie. Dans Maman, j’ai raté l’avion, la singularité provient du caractère urbain de la demeure des McCallister, mais l’aspect pavillonnaire (assez peu fordien) est éludé assez vite, la maison se retrouvant régulièrement isolée par la caméra, du fait de l’absence des voisins. En somme, une grande partie du film, Kevin est seul en ses murs, dans ce qui ressemble à un petit village, face aux ennemis de l’Amérique.
La Frontière. C’est ce qui fait tout le charme de cette comédie, et probablement son succès : les aventures comiques du petit Kevin face aux deux « casseurs-flotteurs » figurent la défense désespérée (mais diablement astucieuse) des pionniers de la conquête de l’Ouest contre les peuples non civilisés (les Indiens). Joe Pesci et Daniel Stern, inénarrables pieds nickelés, ne sont d’ailleurs pas présentés autrement qu’en rustres malfaiteurs, un peu sauvages sur les bords, sans vraies manières, stupides, armés et potentiellement violents. L’affrontement final, avec fusil (à billes), pièges de feu, siège de la forteresse-maison, assauts par vagues et arrivée tardive du shérif, tient de la geste et de la mythologie de l’Ouest.
La communauté. Bien que Kevin semble d’abord isolé dans une famille immense et bigarrée, un peu dysfonctionnelle, elle forme le socle commun indispensable à son bonheur – il s’en rend compte très rapidement, accusant le coup de cette solitude fortuite qui pourrait bien lui coûter la vie (ou un sérieux cambriolage). L’individualisme idéalisé revient vite au-devant du groupe, qu’il sait être une imparable force et la seule assurance de sa survie face aux ennemis. Au-delà du danger, la communauté symbolise aussi la continuité des traditions rassurantes, qui unissent toute une population (Maman, j’ai raté l’avion est un « film de Noël », les évocations conventionnelles sont nombreuses, de la neige poétique aux maisons illuminées, couvertes de décorations).
La religion. Elle occupe une place limitée mais bien réelle dans le film : avant la grande attaque des cambrioleurs, qu’il devine imminente, Kevin se rend à l’église (presque vide) pour prier. Le scénario, familial, impose une séquence un peu balourde, puritaine, entre le petit garçon et un vieux voisin ombrageux, que la rumeur désigne comme le croque-mitaine local. Les deux êtres s’attachent à retrouver le chemin de la réunification familiale, dont l’éclatement fait leur malheur. Un tel échange de sages desseins ne pouvait se faire qu’à l’ombre de la croix, une Bible en main.
Des valeurs, enfin. Elles découlent du cadre religieux, de l’éducation et de l’expérience, telle une plénitude en filigrane, disséminée par petites touches. Film d’apprentissage, Maman, j’ai raté l’avion fait de Kevin un brave garçon qui transfigure un malheur en richesse – intérieure et perceptible par tous : véritable héros fordien, l’adolescent s’est emparé courageusement de son propre destin, sans jamais perdre de vue l’intérêt supérieur du collectif (sa famille), de sa terre (la maison) et de la communauté (le voisin renoue avec les siens et le bonheur inonde le quartier).
Kevin McCallister, 8 ans, sauveur de l’Amérique.
Julien Morvan
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