
Élégie du bocage
Le premier long métrage de Jacques Tati est ordinairement présenté comme l’une des meilleures comédies du cinéma français – voire comme l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma. Bien qu’il soit toujours plaisant de bâtir des temples sacrés au sommet des plus hautes montagnes (le panorama est imprenable, l’air est pur, le silence est d’or, comme dans les publicités), il faut penser au voyageur sensible, pas sportif pour un sou, un peu frileux sur les bords : il y a des Everest plus difficiles à escalader que d’autres. Criez au chef-d’œuvre tant que vous le voulez pour Apocalypse Now (Coppola, 1979), Lawrence d’Arabie (Lean, 1962) ou Les temps modernes (Chaplin, 1936), ce sont des reliefs praticables par le plus grand nombre. Tati, lui, demande un peu d’entraînement.
Deux fois, j’ai détesté Jour de fête. Film brouillon, sans véritable moteur ; gags limités ou patauds ; dialogues désaccordés et quiproquos lourdingues ; personnages insignifiants ; lenteur. Je ne voulais plus y revenir, certain d’être définitivement fâché avec cette première intention de cinéma, les péripéties muettes de Monsieur Hulot me convenant davantage. En réalité, je ne regardais pas le film au bon endroit ; ou plutôt, du bon endroit, c’est-à-dire depuis ce petit monticule invisible qui surplombe délicatement le village de Saint-Sévère, dès les premiers plans, ouvrant le film en représentation idyllique d’un paradis champêtre, perdu à tout jamais.
Jour de fête s’élance comme un documentaire. Un tracteur indolent trimballe une roulotte assortie d’une drôle de cariole avec des chevaux en bois, et serpente au ralenti sur une route ardue, observé de tous bords par les villageois, interloqués par cet attelage exotique : les vieux cessent de labourer leurs petites parcelles de terre, les enfants se jettent au-devant des rideaux sur les fenêtres puis se hâtent dans la basse-cour, les chiens s’époumonent et la musique de Jean Yatove accompagne le soleil au firmament. C’est la campagne française, dans sa splendeur ancestrale ; les deux mille ans de labeur et le réservoir sans fin pour les âges nouveaux de Péguy ; la symphonie bucolique des oies sur les routes, des culottes courtes sur les petits garçons, dévergondés par la chaleur, et des vieilles chevrières voûtées, statues ondoyantes qui courbent le dos pour absorber sur elles tous les malheurs des temps archaïques. Le village se découvre par le lointain : le clocher d’abord, en sémaphore apprivoisé, plus vieux que tous les vieux qui ne souviennent plus de leur enfance – l’église, malgré les affres des siècles, fait partie de la famille ; la caméra avance au pas, à travers les taillis, les pentes herbacées, l’amorce des vieilles maisons de pierre ; elle passe par-dessus un petit pont de bois craquant sous le poids d’un môme, enchanté par sa course inattendue ; il n’y a pas de nationale ou de départementale, seulement la route qui mène au clocher suivant, quelques kilomètres plus loin – une aventure. La grand-rue traversante débouche sur la place de la mairie, cœur antédiluvien des cités rurales. Rien ne manque, de la grande porte médiévale édifiée par un seigneur oublié, la halle pour le marché bruyant, le calvaire qui sert de pyramide aux enfants, jusqu’aux allégories pittoresques du patelin, invulnérables (en apparence) : le bistrot-hôtel, le coiffeur-barbier, l’épicerie, le crieur public, le facteur, le travailleur en pause, le notable pompeux.
Tout le film de Jacques Tati repose sur la beauté naïve de cette truculente ambassade des siècles, et sur l’unique décor de sa cénesthésie perpétuelle : le bocage. Triomphe du bon sens, de la pratique et des nécessités grégaires, le paysage champêtre d’après-guerre apparaît comme une scène de spectacle à ciel ouvert et, pour le cinéaste contemplatif, la matière inépuisable d’un néoréalisme poétique à la française. Au-delà des espaces agricoles, peu filmés, toute l’organisation sociale du village (et ses caractères) naît des champs, fragmentés par les héritages et les saisons. Du bocage, Tati filme d’abord les bruits : les animaux, les insectes, le vent, les piailleries de la populace, les arbres, les enfants, les objets du quotidien, les bouteilles et les verres vides, le vélo qui grince ; tout un paysage sonore, d’autant plus inimitable qu’il n’existe plus. Les exagérations et le langage (volontairement inaudible) des humains arrivent en arrière-plan : ils peuvent faire sourire le spectateur qui paye sa place pour voir une comédie, mais, en réalité, ils figurent surtout une remarquable esquisse anthropologique, mise en scène au service d’un lyrisme songeur.
Prélude à Mon oncle (1958) et Playtime (1967), Jour de fête est un autre chef-d’œuvre mélancolique, élégiaque – il serait même parfaitement mortifère sans la légèreté et l’insouciance bonhommes du facteur et de ses semblables. Les bruits de moteur qui remplissent le chapiteau lors de la diffusion du film sur le service postal à l’américaine annoncent déjà les fossoyeurs de la modernité. Le brave facteur a raison de s’y mettre : il sera bientôt rattrapé, puis détruit, par la rentabilité ; le bourdon taquin s’enivrera de pesticides ; la chevrière cèdera son lait, pour rien, à Lactalis ; et le bocage, cette merveilleuse litanie de champs et de vergers qui recouvrait la France d’un vert manteau de petits chemins mystérieux, sera remembré par les agronomes, avec force tractopelles, policiers et suicides désespérés.
De purs imbéciles se sentent parfois en symbiose avec la médiocrité de leur époque en affirmant que Jour de fête est un film aux accents pétainistes ; il paraît que « la terre, elle, ne ment pas », d’après une image d’Épinal sur laquelle on aperçoit un vieux maréchal de France, en costume de ville, serrer la main d’un paysan poussant sa charrue ; en arrière-plan, une véritable milice au garde à vous hisse le drapeau tricolore, au centre d’un village sans arbres. Que l’on revoie le film de Tati : le même drapeau est bien difficile à stabiliser à Saint-Sévère et le désordre populaire s’amuse de ce symbole qui finira bien par tomber, comme tous les autres. Malgré la propagande, Pétain fut le premier artisan du remembrement, point de départ à la destruction frénétique des paysages d’une France séculaire, qu’il se faisait pourtant fort d’incarner, jusque dans la défaite.
Jour de fête se termine sur le départ des forains, qui reprennent la route esquintée ; le facteur a lâché son vélo pour s’en retourner aider aux champs ; il lance un dernier coup de tête énigmatique vers le tracteur et disparaît de l’écran. Le cinéaste préfère conclure son film sur les rêveries d’un petit garçon qui court après le bonheur. Il y a un âge où l’on peut encore rêver que tout restera candide, comme dans les œuvres du douanier Rousseau, comme dans la chanson de Mireille, comme dans les films de Jacques Tati.
Julien Morvan
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