
La taille qui compte
La très, très longue caravane (douze mètres, un monstre !) que doit se coltiner le pauvre Nicky tout au long de cette comédie à sketches, afin de faire plaisir à sa jeune épouse altière, est une métaphore à peine voilée de son phallus, voire de sa virilité – et par là même, un questionnement tragi-comique sur la masculinité de l’homme occidental, de l’après-guerre à nos jours. Le sujet, aussi vaste qu’impossible à traiter frontalement dans les règles de l’art cinématographique imposées par le Code Hays à Hollywood depuis le milieu des années 1930, est maquillé à la truelle (à la manière du cinéaste, lorsqu’il arrivait sur ses plateaux de tournage) : on s’amuse gentiment, d’abord, des aventures cauchemardesques et inoffensives du couple nomade sur les routes de Californie, avec force gags, scènes de ménage et accidents inconséquents – si ce n’était que ça, le film n’aurait presque aucun intérêt ; on réfléchit, ensuite, à une gentille critique de la société de consommation qui pousse une jeune femme naïve à vouloir transbahuter son home ambulant, fourré d’ustensiles de cuisine et de rangements pratiques, qu’elle finira immanquablement par prendre sur la figure, non sans s’apercevoir, in fine, que rien ne vaut l’amour simple et désintéressé. Dans ces conditions, critiques et (rares) spectateurs contemporains du film considèrent généralement La roulotte du plaisir comme une œuvre mineure dans la (prestigieuse) carrière de Vincente Minnelli, alors au faîte de sa gloire, après les grands succès d’Un Américain à Paris (1951), Les ensorcelés (1952) et Tous en scène (1953).
Des années après sa mort, il n’y a plus à tergiverser sur les ambivalences de Vincente Minnelli, l’homme – les biographes ont largement argumenté sur le sujet. Qu’en est-il de celles du cinéaste ? Il y a des exemples notoires : La vie passionnée de Vincent Van Gogh (1956), Thé et sympathie (1956), Celui par qui le scandale arrive (1960), entre autres. L’œuvre minnellienne, loin de se résumer à des comédies musicales sophistiquées, figure toujours des sociétés sombres, malades, dysfonctionnelles (avec des refuges oniriques) ; elle montre la difficulté des rapports humains, en particulier entre les hommes et les femmes, qui ne semblent jamais faits pour se comprendre tout à fait. Et si cette « roulotte du plaisir » était, en réalité, un titre français bien plus éloquent que le titre original (The Long, Long Trailer), en dépit de sa tournure un peu graveleuse, pour saisir une nouvelle part d’ombre dans la filmographie allégorique de son auteur ?
Revenons à nos pénis. L’euphémisme de la roulotte et la symbolique phallique sont tellement énormes qu’ils aveuglent le spectateur, sitôt l’achat de la caravane effectué – à tel point que l’on n’y prête bientôt plus attention, naturellement ; c’est un tour de passe-passe classique. Pourtant, tout le scénario s’amuse à placer la virilité de l’homme au cœur de situations distendues, tantôt extravagantes, parfois véritablement lamentables, avec un objectif subreptice : détraquer la machine infernale, afin de la mettre à poil – histoire de vérifier ce qu’est un mâle en Amérique, depuis la fin de la guerre et le retour des héros.
En avoir sous le capot (ou dans le pantalon). Dès les premières minutes du film, l’homme est à terre, soumis aux caprices de son épouse dépensière. Le pauvre Nicky fait peine à voir : peu fortuné, mal fagoté, il s’apprête à se marier et à conduire une nouvelle (grosse) voiture, affublée d’une (énorme) caravane, qu’il doit apprendre à dompter. La séquence avec le garagiste qui prodigue ses bons conseils remplace le dépucelage traditionnel au bordel. L’homme est éduqué par un semblable, et cela va lui porter préjudice, bien sûr. Pour sa première fois sur la route avec sa jeune épouse, il sue, panique, se précipite puis se ridiculise ; l’enjeu est trop important pour de si frêles épaules. Tacy, quant à elle, s’amuse un temps de la maladresse de son mari mais elle rougit de honte lorsque tout le monde se moque de lui, dans la cour, sur la route, au carrefour. Elle rêve d’un homme, un vrai, qui n’a pas peur d’affirmer sa vigueur en public, quitte à faire des envieuses.
S’y prendre comme un manche. Deux grandes séquences du film traduisent un improbable inversement des valeurs traditionnelles dans cette Amérique consumériste des Trente Glorieuses. Nicky, toujours aussi pataud avec son gros engin, doit pourtant la garer en marche arrière devant une partie de la famille de son épouse ; la scène comique vire au drame, le spectateur retient son sourire au regard du spectacle affligeant auquel il doit assister, mal à l’aise. Indomptable, la caravane détruit l’auvent et la moitié du jardinet petit-bourgeois. Exaspérée, Tacy décide de prendre les choses en main : puisque son mari frigide n’est pas capable de rouler correctement des mécaniques, elle s’empare du volant, passe la seconde et secoue la cahute ambulante ; incroyable scène d’amour forcé (presque un viol), dans laquelle l’homme, impuissant (dans tous les sens du terme), se couvre de ridicule avec des mots blessants. L’orgueil des hommes, c’est bien connu, se réveille toujours au fond du slip.
Simulation. Tacy doit se rendre à l’évidence : son gentil mari trouillard ne lui offrira jamais l’adrénaline (l’orgasme) dont elle rêvait, elle devra se contenter du confort de la caravane (la frustration). Alors, elle se résout à l’inacceptable, le lot quotidien, éternel, de toutes les femmes mariées à un homme de la middle class : la simulation. L’incroyable séquence de l’ascension n’est rien d’autre que cela, une pathétique simulation du plaisir. Nicky, stressé, parvient à trouver un peu de force de caractère, afin de conduire sa longue caravane sur une route de montagne particulièrement escarpée ; Tacy, qui a lesté son home de gros cailloux, donne le change, feint de s’intéresser à la conversation ridicule de son mari. Las, elle ne peut mentir très longtemps. Quand il découvre le pot aux roses, humilié, Nicky s’emporte, se ferme et abandonne sa femme à son triste sort.
La queue entre les jambes. Film hollywoodien oblige, il faut une petite morale, afin de ne pas laisser le spectateur en rade, prostré au seuil de sa propre médiocrité routinière – même si elle est filmée en technicolor. Minnelli fait revenir son jules, la queue basse (plus personne n’en doute, à ce moment du film), dans un camping minable où Tacy a trouvé refuge avec sa roulotte. Nicky fume comme un loubard mais geint comme une adolescente. Ils se réconcilient sous l’orage et pénètrent une dernière fois dans la caravane, dont la porte claque, comme pour annoncer (enfin) un regain de désir charnel. Happy end ? Chacun jugera, à l’aune de sa propre sensibilité : la caravane est désormais au nom de Madame, qui porte la culotte (et ce qu’il y a dedans) ; Nicky a accepté de s’humilier pour être repris par sa femme. Imagine-t-on John Wayne chouinant devant sa turne en espérant qu’Angie Dickinson lui ouvre son lit, par pitié ?
En définitive, La roulotte du plaisir marque le pas face à la virilité héroïque et outrancière, qui était encore l’apanage liminaire de l’homme occidental jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale (la même année 1953, Ida Lupino réalise Le voyage de la peur, sur la même thématique). Avec l’émergence de la société de consommation, l’homme contemporain range son sexe et sort le portefeuille : désormais, la virilité sera économique ou ne sera pas. Gloire aux alanguis ! Soixante-dix ans plus tard, est-ce toujours la taille qui compte (en banque) ?
Julien Morvan
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