
La Révolution n’aura pas lieu
Deux sous d’espoir est un chef d’œuvre du cinéma universel qu’il convient de placer au panthéon des plus beaux films consacrés à la vie quotidienne des gens simples, en contrepoint (ou en suite) des Temps modernes (1936) de Chaplin. La filiation saute aux yeux (Maria Fiore est une petite sœur de Paulette Goddard, aussi maligne, espiègle et bondissante ; moteur de l’action, qui entraîne irrésistiblement dans son sillage les hommes et la caméra) et dispense de perdre trop de temps à débattre sur la nature du film recontextualisé : est-ce une œuvre néoréaliste, une comédie de mœurs, un mélange des deux, ou encore autre chose ? – autant de questions dénuées d’intérêt pour tous ceux qui préfèrent admirer, sans cadre, le feu d’artifice des émotions, le sempiternel déséquilibre des jours, entre infortune et petites victoires, et les regards généreux, pétris d’humanité, des hommes et des femmes qui peuplent les villages démunis du Mezzogiorno.
Un vieux con dirait que la vie était difficile, en ce temps-là. Qui n’a jamais entendu cette phrase, que l’on se transmet encore de génération en génération, pour rappeler aux plus jeunes qu’il ne faut pas (trop) se plaindre, comme si les époques, les cultures et les civilisations étaient équivalentes, dans le temps et l’espace. En comparaison de notre monde réticulaire, horizontal et pratiquement inintelligible, souvent privé de toute forme de réel (donc vraiment complexe et difficile), la vie quotidienne de l’après-guerre aux pieds du Vésuve semble, avant tout, binaire (donc assez simple) : tout s’oppose schématiquement, mécaniquement, sans aucune forme d’opacité : les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux, la religion (l’éternel) et la politique (le temporel), la ville et la campagne, les traditions (les chevaux) et la modernité (le bus). Les familles composent avec ce modèle séculaire, contraignant bien sûr, mais qui apparaît comme le nécessaire équilibre de l’existence commune. Il faut endurer, ménager et construire. L’organisation sociale et le collectif passent avant tout le reste, c’est une question de survie : d’abord la famille, puis le village, peut-être la Nation, s’il reste du temps et un peu de force. Il n’y a pas de place pour l’individualisme, l’aventure solitaire ; chaque fois qu’Antonio s’y risque, seul contre tous dans la grande ville (Naples), il échoue et revient au village, point de départ et d’arrivée. L’espoir des pauvres est d’abord celui du groupe, en Italie, en Europe, dans tous les endroits du monde où l’on trouve des besogneux.
Le groupe n’empêche pas la relative indigence d’une partie de la population. Tout le film la montre, sans misérabilisme, dans un ensemble de scènes joyeuses au cours desquelles le drame ordinaire s’entremêle toujours au comique de situation : le chômage des uns, la rudesse du labeur des autres, la difficulté à se nourrir convenablement, les vêtements trop chers, l’importance de la dot, le salaire dépensé avant d’être gagné, la bêtise qui détruit les projets. Les visages des vieux sont émaciés, étiques, édentés. Les maisons de pierre sont des masures qui tombent en décrépitude ; le seul confort, c’est d’être en bonne santé. Tous les personnages du film luttent continuellement contre cette pauvreté, agrégée à leur destin depuis des temps si lointains qu’ils se confondent avec l’histoire, peut-être le mythe. Pourtant, les incantations exagérées, théâtrales, des mammas et les visages sombres des pères qui craignent pour l’honneur de leurs filles ne manquent pas de faire sourire ; on les sait inoffensifs, dans le fond. Les jeunes, eux, pensent à l’amour et à demain. L’orgueil des aînés et la poésie de leurs enfants forment le socle indestructible de leur petite grandeur.
Les habitants de ce village de Campanie incarnent l’immortalité des peuples, qui s’adaptent à tout, subissent en silence, sans rechigner, sans rien attendre, sans aversion ni malveillance. Le plus précieux capital des peuples est (était) justement de vivre sans espoir (ou alors deux sous, par-ci par-là, pour rêver dans une salle de cinéma, le temps d’une soirée).
Reste la question du soulèvement, du Grand Soir, à une époque où l’utopie était encore envisageable. Dans le film, Antonio tente brièvement l’expérience communiste, à Naples, mais c’est une incartade opportuniste, afin de gagner un peu d’argent pour épouser sa fougueuse promise – à l’occasion, il est aussi sonneur de cloche et aide le bedeau : Don Camillo et Peppone réunis par une même volonté : acheter des meubles d’occasion pour la future maison ! Le village apprend qu’il milite en secret et le met provisoirement au ban de la communauté ; on se moque de lui, on ferme les volets. Dieu à la limite (il accepte plus volontiers l’hypocrisie bigote et la simulation), mais pas de politique chez les honnêtes gens. À quoi, à qui, servirait-elle ? À la sortie du film, en 1952, cette légèreté fut critiquée : les pauvres doivent être représentés conscients de leur pauvreté et chercher à s’en extraire, par les urnes ou par la force. Tout était pourtant dans le titre : un soupçon de rêve, pour adoucir la condition humaine.
Le film s’achève par une démonstration de force, virile, adulte, d’Antonio, amoureux et excédé par le cirque de moralité des vieux de la vieille : il a assez duré. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne s’agit pas d’une révolte ou d’un soulèvement de la jeunesse contre les carcans de la tradition. Antonio remet simplement les pendules à l’heure, il rééquilibre la balance, afin de faire perdurer le temps. Il va se marier, bâtira sa maison et aura des enfants ; il sera lui-même libéral avec ses fils et puritain avec ses filles, comme il se doit.
Rien ne change, tout est en place. Même le funiculaire du Vésuve a été démonté après la guerre, il faut grimper à nouveau. Restez dans vos turnes, révolutionnaires : ces pauvres gens sans espoir sont décidément d’une « probité révoltante ».
Julien Morvan
Image | © Films du Camélia
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