
Merde à l’époque !
Cette petite merveille du cinéma musical français des années 1930 est à peu près oubliée, ou difficile à trouver dans des conditions de visionnage admissibles. Il en reste une chanson éponyme, régulièrement réenregistrée par plusieurs artistes au long des décennies (d’Albert Préjean à Chanson plus bifluorée, en passant par Ray Ventura) et le souvenir, pour les cinéphiles, d’un amusant numéro de joyeux comédiens dans un film qui semble aussi fauché que la troupe au cœur du récit. Il faut l’écrire d’emblée, afin d’éviter les malentendus fâcheux : La crise est finie n’est en rien comparable aux monuments du genre et à leurs partitions immortelles, qui n’en finissent pas d’émerveiller les spectateurs du monde entier, mais son caractère artisanal dégage une véritable sincérité qui, depuis de longues années, fait défaut au cinéma hexagonal, par trop friand de contes de fée, de pseudo-cinéma social engagé ou de coûteuses adaptations littéraires à l’esthétique publicitaire. Il fut pourtant un temps où le cinéma français avait de l’avance et des idées, de l’ambition même : ce film en est la preuve, un peu brinquebalante.
Bien entendu, on passera sur l’intrigue (quelconque), les facilités scénaristiques (l’amourette entre Albert Préjean et Danielle Darrieux, qui se répète inlassablement de film en film dans les années 1930) et quelques personnages secondaires (le vendeur de piano, pénible caricature du bourgeois ventru, cupide et lâche). Une fois n’est pas coutume, le plus intéressant n’est pas toujours au milieu de l’écran, mais hors-champ, voire dans les intentions.
Tout est déjà dans le titre, en forme de programme : La crise est finie détonne par son ambition affichée de résister à la morosité ambiante de l’époque : sorti à l’automne 1934, quelques mois après les événements du 6 février, dans un contexte de crise politique, de restrictions budgétaires et de scandales d’ampleur (l’affaire Stavisky, l’assassinat d’Alexandre Ier), le film suit les aventures tragi-comiques d’une troupe d’artistes ordinaires qui décident de prendre en main leur destinée, contrariée par les difficultés financières et le conformisme des producteurs. Les amis saltimbanques écrivent et montent un nouveau spectacle, intitulé « La crise est finie », qui provoque la ruée vers leur théâtre et le retour des sourires sur les visages crispés des Parisiens. Le tableau peut sembler naïf mais les acteurs ne font pas l’autruche, leur énergie est communicative et régénératrice, à l’image d’une population qui, soudainement, voudrait abolir d’autorité la misère, les tracas quotidiens et les relations de pouvoir. Chaque problème a une solution, même les plus graves ; la solidarité constitue la plus grande force des petites gens – en cela, le film annonce le cinéma du Front populaire, c’est une Belle équipe (Duvivier, 1936) avant l’heure, la désillusion en moins. Un magnifique numéro musical figure le point d’orgue de cette vague d’optimisme retrouvé et sert l’utopie collective : Albert Préjean s’époumone sur un piano à chanter que « la crise est finie, nous vivons dans l’âge d’or », cependant que des billets de banque tombent par milliers du ciel, dans le monde entier, une pluie ininterrompue et salvatrice : en France, les clochards s’offrent un logement ; aux États-Unis, les gangsters rendent l’argent volé et les policiers s’amusent ; à Moscou, les paysans chantent et dansent en chœur ; à Londres, on brûle les billets pour allumer des cigares (même les Écossais vivent correctement). Le monde se gorge d’or et de richesses, abolissant les frontières et les injustices. Sur scène, il suffit de s’inventer un décor et de faire tomber les ennemis dans des chausse-trapes : notre vie est-elle fondamentalement autre chose que cette mise en scène grossière ?
Avec du recul, un tel déploiement de chimères peut faire sourire. Il témoigne pourtant d’une rage d’en découdre avec la réalité : La crise est finie est une coproduction franco-allemande, financée par un juif (Seymour Nebenzal), mise en scène par un réalisateur né aux États-Unis (Robert Siodmak), qui venait de fuir la nouvelle Allemagne nazie avec son frère (auteur du sujet). Il y a quelque chose de la témérité des forceurs de blocus dans cette expédition musicale, ouragan de vitalité qui emporte tout sur son passage, brise les murs de la fatalité, sans jamais se départir de son caractère éminemment français : On ne voit ça qu’à Paris ! est l’autre leitmotiv du film, il chante les beautés pittoresques (et néanmoins authentiques) de la capitale des Années folles, romantique et politique, où les génies, les taxis, les touristes et les trottins se partagent des rues animées jusqu’au bout de la nuit. En somme, Paris est une fête (Hemingway, 1928) sans alcool.
Les utopies artistiques et philosophiques (le mot est excessif mais il me sert ici de paravent théâtral), la frénésie jubilatoire de La crise est finie résonnent, un siècle plus tard, dans notre société neurasthénique. Il n’est pas besoin de procéder à un quelconque rappel historique des décennies qui ensanglantèrent le XXe siècle – du reste, Albert Préjean et Danielle Darrieux s’étaient réfugiés sur une île déserte à la fin de leur spectacle, les petits malins. Retrouver le plaisir de vivre, d’aimer, de rire et de danser, user de la jouissance qui consiste à enfermer un rustre malfaisant, se dire tout haut que tout va pour le mieux : vous trouvez cela angélique, un peu candide ? Mettons. Alors merde à l’époque, la leur et la nôtre !
Julien Morvan
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