
Arrondir les angles
Le film conserve une solide réputation grâce à la virtuosité des séquences aériennes, filmées au plus près des voltigeurs de l’extrême ; c’est l’argument de l’affiche, du scénario et du titre français racoleur. Mais, à dire vrai, ces morceaux impressionnants alourdissent le film et détournent l’attention du spectateur vers une série d’effets plus ou moins spectaculaires, à l’image du show final, où des centaines d’habitants de Bridgeville assistent depuis les tribunes à des sauts de la mort exécutés par un trio de parachutistes, parmi lesquels Burt Lancaster et Gene Hackman, les vedettes du film et les « héros » de la petite ville. Qu’on ne s’y trompe pas : le plus intéressant n’est pas dans le ciel nuageux du Kansas mais au sol, au milieu de la cohorte silencieuse de l’arrière-plan, dans les regards sincères et éberlués de la foule attentive.
Au-delà de la critique acidulée de la société américaine des années 1960, dont le joli vernis (l’American Way of Life) se fissure inexorablement et annonce les tourbillons de la décennie à venir, Les parachutistes arrivent (The Gypsy Moths) constitue surtout une passionnante observation, lucide, de l’ordinaire de la classe moyenne : ses difficultés, ses forces, son courage. Du début à la fin, le film de Frankenheimer est construit en trompe-l’œil et se joue subtilement des codes imposés par l’industrie cinématographique, au point de parfois brouiller les lignes avec sa surenchère de plans aériens et l’âpreté, la violence maîtrisée de certaines séquences intimes. Les parachutistes arrivent est un film désagréable, disgracieux, presque grossier par moments. Sans les flonflons du 4 juillet et le petit numéro inoffensif des voltigeurs, il serait intolérable pour la plupart d’entre nous.
La mort du héros. La séquence est attendue (espérée, probablement) dès les premières minutes du film. Au-dessus du titre, un héros de pellicule : Burt Lancaster, dans le rôle d’un solide gaillard taciturne, fatigué par une vie insensée. Il est probable que le nom de l’acteur attire encore quelques spectateurs, qui en seront pour leurs frais devant sa prestation tout en retenue : taiseux, effacé, toujours en retrait de l’action et des dialogues, dévoré par l’abatage comique et bonhomme de Gene Hackman, le copain qui fait des blagues graveleuses et rentre avec la moche. Sans surprise, au moment ad hod, Lancaster saute dans le vide, n’ouvre pas son parachute et s’écrase au sol. Il a choisi la liberté. Le spectateur moyen trouvera les mots qui rassurent : courage, grandeur, sacrifice, indépendance. Li-ber-té. Vraiment ? S’il faut bien du courage pour se donner volontairement la mort, n’en faut-il pas autant, sinon plus, pour continuer à vivre dans l’insignifiance et le conformisme apprivoisé ? Regards vers le public. C’est là que le film commence à faire mal.
Arrondir les angles. Le trio des parachutistes rue (un peu) dans les brancards de la petite vie ordonnée des Brandon : couple sans enfants mais que l’on sait généreux, belle maison pavillonnaire avec pelouse entretenue et intérieur cosy ; Madame est élégante en toute circonstance, brushing et jolies tenues chatoyantes ; Monsieur ne sort jamais de sa chambre sans cravate et fume la pipe dans un fauteuil, en dégustant une citronnade. Il y a une voiture et de jolis rideaux aux fenêtres ; un emploi, des prêts à la banque et quelques divertissements par-ci, par-là. Autre évidence de scénario, Madame Brandon (Deborah Kerr) est séduite par le ténébreux voltigeur : des regards, des effleurements et une scène d’amour, sur un canapé safrané, dans la pénombre – probablement l’une des plus belles scènes de ce genre. Les deux acteurs apparaissent nus, le corps un peu flétri par les années, à des kilomètres de l’érotisme factice de Tant qu’il y aura des hommes (Zinnemann, 1953). Progressivement, la ménagère tombe le masque : son mariage frigide est une façade entendue, une sorte d’arrangement social ; il lui arrive de coucher avec d’autres hommes ; sa jeunesse a été marquée par le malheur sentimental, la tristesse que l’on ne partage pas et les renoncements. Les dialogues sont purs, sans éclats ; ils prennent vie dans la cuisine, dans le garage, sur un tourniquet pour les enfants. Ils rabotent le silence.
La banalité de l’existence d’Elizabeth Brandon est universelle : née dans un cadre, elle consent à y rester à jamais car elle a peur (comme son mari indolent – personnage absolument passionnant dans ses silences et ses regards vides). Peur de quoi ? On s’en moque, chacun apportera la réponse qu’il souhaite, à l’aune de ses propres réalités. Mais cette crainte bénigne ne serait pas grand-chose si la pauvre femme ne se savait pas si médiocre, si pitoyable. Pourquoi sommes-nous méprisables à vos yeux ? demande-t-elle à Burt Lancaster, qui ne répond pas. En réalité, elle a déjà la réponse, et nous aussi. Cela ne nous empêche pas de l’aimer profondément, dans la complexité de sa monotonie en forme de cage sans barreaux, fermée à double tour (comme la copine d’un soir qui préfère Lancaster mais se contente de Gene Hackman, car c’est mieux que rien). Les parachutistes jouant avec la mort dans le ciel nous semblent, tout à coup, bien fades au regard de ces figures torturées par leur immobilisme ; la mort de Burt Lancaster a des allures de caprice d’enfant gâté. Les trois voltigeurs sont comme ces papillons dont ils empruntent le nom pour gagner un peu d’argent dans les foires : éphémères, mais nuisibles et invasifs.
Quand Lancaster propose à Deborah Kerr de s’enfuir, elle refuse, préférant vivre malheureuse avec un minable, dans une petite ville de bouseux. Le courage et la liberté sont encore là, dans ce choix conscient de l’abnégation et du conformisme. Le confort matériel et financier de l’American Way of Life ont un prix : la médiocrité de l’ordinaire, l’insignifiance de la plupart des vies (c’est l’effet Babbitt). Un demi-siècle plus tard, rien n’a changé – ou presque : la lucidité des masses a disparu : les petites-filles de Deborah Kerr se font tatouer Carpe Diem sur l’épaule ou l’avant-bras, sans penser que la honte, parfois, est une forme d’élégance.
Julien Morvan
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