Textes sur le cinéma – Partis pris

Uncut Gems (2019)

Un film De

Un roi sans divertissement

« Et il y eut, au fond du jardin, l’énorme éclaboussement d’or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C’était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l’univers. » (Un roi sans divertissement, 1947)

C’est l’ultime transfiguration d’Howard Ratner (Adam Sandler) qui fait d’Uncut Gems un très grand film : comme Langlois dans le roman de Giono, le petit bijoutier ne pouvait rester plus longtemps parmi le commun des mortels, sur la terre de ses désirs inachevés ; sa mort est écrite dès les premiers plans du film, le voir résister si longtemps à la fatalité, aux regards assassins, à la rue, aux adversaires, aux faux amis, à la famille, au monde, tout cela tient déjà du miracle. Il tombe avec le sourire et arbore le visage d’un bienheureux, ceux dont on fait parfois des saints pour guérir les malades et remplir les sanctuaires – le petit juif de Long Island n’est plus à une contradiction près. Personnage grotesque et injurieux, outrancier, perclus de défauts insupportables, caricature de la laideur de son époque, il entre finalement dans l’humanité, un trou écarlate dans la joue, et son apothéose éclaire un instant la noirceur de l’infini.

Howard Ratner est un gentil parmi les méchants qui tient tout autant du Charlie Cappa de Mean Streets (Scorsese, 1973) que du Jack Flowers de Jack le magnifique (Bogdanovich, 1979) : pour eux, « le berceau balance au-dessus d’un abîme » (Nabokov) et le voile de l’espérance se déchire toujours sur un autre brouillard opaque ou un nouveau labyrinthe ; et lorsque le soleil brille enfin, en contrebande, ses rayons forment des temples d’or, en dur, pour les siècles à venir. Howard est de ces hommes qui mettent autant de foi en Dieu que dans leur chemise à col pelle à tarte. On devrait en rire, mais leur espoir repose sur une lucidité indicible, une clairvoyance de prophète aveugle. Le personnage hyperactif qui déambule dans les rues de New York sous nos yeux abrutis par le rythme des images n’est pas un simple joaillier un peu margoulin : il figure un chemin vers l’existence, vers le réel, dans un monde fictif dont il prétend maîtriser tous les codes pour devenir toujours plus riche et jouir de sa réussite. Le fait qu’il remette constamment en jeu tout ce qu’il gagne, tout ce qui semble enfin acquis, est révélateur de sa sagacité quant à la futilité ordinaire, qu’il méprise avec intelligence. D’autres penseront qu’il s’agit là d’une profonde immaturité de sa part, une allégorie de l’époque (ce qui se défend), mais le sourire du cadavre millionnaire a de quoi nous faire réfléchir : comme le Marchenoir de Bloy, il entre au paradis paré d’une « couronne d’étrons » (le film s’ouvre sur l’inspection de son fringant côlon), après un long pèlerinage aux enfers.

Le petit monde d’Howard Ratner, notre monde contemporain, est double. D’un côté, l’artificialité des décors, pour le spectateur : le film reprend les codes du jeu vidéo (avec un titre en logo, façon Nintendo), s’amuse avec les couleurs saturées, les postiches de la richesse (grosse maison, grosse voiture, maîtresse allumeuse) et multiplie les passages « au niveau supérieur ». La tension est sourde, elle est le grondement de l’orage qui menace d’éclater. Où et quand tombera la foudre ? Grandeur et décadence. Howard va-t-il réussir à gagner la partie ? On s’en moque, seuls les adolescents et les attardés tomberont dans le panneau de la course au gemme multicolore, comme le personnage du basketteur, ridicule benêt qui touche son caillou magique parce qu’il a passé l’âge de dormir avec un doudou. L’opale d’Éthiopie est l’éternel retour du MacGuffin dans le cinéma américain, elle tient davantage du Faucon maltais en or (la matière dont sont faits les rêves) que de la boîte de Pandore. La vitesse, quant à elle, confine à l’épilepsie (formidable séquence du téléphone) : ceux qui apprécient ce rythme mettront un pouce en l’air sur Netflix : nouveau piège.

De l’autre côté, pour les personnages, il y a la jungle urbaine et sa laideur : comme dans les films de Robert Altman, les dialogues sont constamment mis à l’épreuve de la cacophonie ambiante ; chaque séquence est polyphonique, les personnages se dévorent littéralement les répliques, cannibales des mots, créant un chaos sonore semblable aux rues enfiévrées de la mégalopole. Personne ne s’écoute plus depuis longtemps. La photographie nous plonge dans un entrelac de reflets : vitres, fenêtres, lunettes, glaces, vitrines, montres et bijoux ; les personnages vivent dans la fange, le déni, et leur médiocrité se reflète dans le cristal éclairé par des néons ; tout est à vendre : fausses montres et vrais diamants, sexualité, honneur, famille, avenir, vie. Même la fortune est à vendre. Comme la vitesse, l’argent n’est plus un sujet puisqu’il est élevé au rang d’élément vital, au même titre que l’air et l’eau. Howard court dans ce Tartare des innocents, avec un sourire en toc et une allure de plouc. Au-delà des apparences, il est pourtant le seul personnage agréable du film ; sa naïveté est touchante, il est capable de pleurer et de s’extasier comme un enfant, comme un être humain. Il joue jusqu’à la fin, conscient d’être un pion.

Il serait facile de grattouiller à n’en plus finir la question du rêve américain – à condition d’y croire encore. En réalité, sur ce point, l’implosion (intentionnelle ?) d’Howard réactive les vieilles lunes : le bijoutier béat de sa mort brutale, gisant dans une mare de sang prête à se transformer en voûte céleste, est un autre cadavre de Tony Montana tombé dans sa fontaine. The World is Yours ? « Il est permis de se demander, et même de demander aux autres, pourquoi un homme qui a vécu comme un cochon a le désir de ne pas mourir comme un chien. » (Bloy)

Julien Morvan

Image | © Netflix

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