
Jouir comme un salaud
L’image et son interprétation sont presque aussi célèbres que l’édifice qui les abrite : la Sainte-Thérèse du Bernin jouit très fort devant son ange béat, sous les rayons safranés d’un soleil divin, incantatoire, et qui s’apprête, lui aussi, à la pénétrer (il n’y a pas de raison). Chaque jour, les milliers de touristes qui suivent scrupuleusement leur petit guide des incontournables de Rome admirent cette pornographie marmoréenne, chef d’œuvre de la sculpture italienne baroque du XVIIe siècle ; ils se font même prendre en photo avec les enfants – lesquels ne vont plus au catéchisme mais découvrent la masturbation à huit ans en regardant leur téléphone. Ils auraient tort de s’en priver, puisqu’en définitive, même devant une œuvre d’art perclus de religiosité et de sacré, on en revient toujours au même. Nul besoin d’être Lacan pour considérer l’extase de Sainte-Thérèse pour ce qu’elle est : un orgasme – de l’être et de la chair, instinctif et animal, sensuel, dévotement érotique, violent comme un rut, beau comme l’idée de Christ, et qui nous offre un prototype de passion égotique : la permission de pouvoir « jouir comme une sainte » (Pascal Ory).
Gordon Geko, lui, n’est pas un saint, mais une autre image touchée par une forme de grâce mystique, celle qui transperce ponctuellement les âmes de quelques rares privilégiés sur Terre, dont on fait des politiciens, des économistes de plateau, des chefs d’entreprise, certains fonctionnaires, des statues de la Renaissance et, parfois, des films de cinéma. Il appartient à la catégorie des êtres transcendés par une foi inébranlable, qui peut se transformer en véritable don, ou en talent. Geko n’est pas un trader mais un guide spirituel pour des centaines, des milliers de petits boursicoteurs qui grouillent dans les couloirs de Wall Street ; on imagine qu’il impressionne jusqu’à l’Américain moyen, qui rêve de connaître un destin similaire à son insolente réussite. Dès les premières minutes du film, dans les yeux admiratifs de Bud Fox (Charlie Sheen), Gordon Geko figure la statue du commandeur (des croyants) : on ne l’approche pas, on le vénère ; on ne lui parle pas, on espère qu’il daigne vous accorder quelques minutes de son temps.
Naturellement, Gordon Geko (Michael Douglas) est un salaud – lui-même est à peu près conscient de sa nature intrinsèque. Le personnage est un archétype du capitaliste ultralibéral des années 1980, de la puissance de l’argent et de l’Amérique souveraine. Il est méchant, rapace (Greed is Good), brutal avec ses ennemis, indifférent aux effets collatéraux, puéril et libidineux. Geko est un parvenu, qui chercher à s’éduquer : ses costumes sont en grande mesure et il déguste son steak tartare minute sur une nappe à carreaux parisienne.
Au-delà de ces évidences, Wall Street est une passionnante réflexion sur le caractère pornographique de ce type de personnage, parfaitement obscène. Comme la bouche entrouverte et les yeux révulsés de Thérèse d’Avila, nichée depuis des siècles dans son église italienne, le sourire licencieux et le regard sournois de Gordon Geko, gravés à jamais sur pellicule, lui confèrent une dimension aphrodisiaque et lubrique patentes, accentuées tout au long du film par ses actes malveillants dans le monde de la finance. Plus il touche, plus le spectateur en redemande ; et le millionnaire d’avouer à son poulain que gagner beaucoup d’argent, rapidement et sur le dos des autres, « c’est meilleur que la baise ». Tous les seconds rôles moralisateurs ou honnêtes (Martin Sheen) font office de rabat-joies et la fin du film inverse les rôles : le petit qui aurait pu devenir un grand se transforme en balance pour les autorités (sûrement corrompues, à d’autres niveaux) ; on plaint la mort sociale du salaud car sa chute signe, aussi, la fin de notre érection. Si la rédemption de Bud Fox n’empêche pas l’orgasme, elle évite tout de même de sombrer complètement dans le stupre. Nous serions en droit de penser que cette fin frigide amenuise le film, qu’elle lui donne des allures de conte de fées ; elle est, au contraire, le garde-fou de nos instincts les plus vils : idyllique, parfaitement illusoire, mais sûrement nécessaire. La prison pour le méchant, c’est le retour à la vertu et aux mirages de l’ordre (Wall Street est bien un film des années 1980).
Revenons à Sainte-Thérèse et son orgasme permanent. Dans la religion catholique, cette extase de la foi est appelée « transverbération » : sibyllin et rarement employé, le terme rassure puisqu’il s’agit d’un transpercement symbolique du cœur de la personne touchée par la grâce. En d’autres termes, ce que l’on perçoit comme une jouissance sur le visage de la Sainte est en réalité une épiphanie intérieure démultipliée. Rien de sexuel, donc ?
Admirez maintenant la statue de Gordon Geko, modelée par le talentueux Oliver Stone, et considérez vos émotions à l’aune de la pensée religieuse, de la morale. Ceux qui sont touchés au cœur par le trader sans scrupules sont des salauds, comme lui ; ceux qui se contentent de dézipper leur braguette sont moins à plaindre : la masturbation extatique est inoffensive car elle permet de faire comme si, un temps donné ; c’est un peu pathétique, sûrement, mais les raisons sont ailleurs, profondes. C’est l’enfance de l’art, le simulacre d’un réel biaisé par les images. Oui, Wall Street est un film pornographique de première importance, comme la composition poétique du Bernin, mais aucune de ces œuvres n’a vocation à faire entrer au Carmel ou dans le Financial District : elles sont le truchement d’un plaisir modéré et limité. Le vrai Gordon Geko ne débande jamais, c’est là son plaisir, toujours recommencé – et c’est pour cette raison qu’il est dangereux.
Julien Morvan
Image | © 20th Century Fox
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