
L’autre remembrement
On l’aime, la France des Trente Glorieuses – comme le souvenir mélancolique (ou nostalgique, pour les survivants) d’une époque où chacun pouvait, au gré de ses moyens, regarder vers le haut, améliorer son ordinaire, apprécier le présent et sa croissance spectaculaire, croire dans l’avenir et ses promesses radieuses. Las, l’horizon dégagé, plein de lumière, nécessite par trop souvent d’être ratiboisé : la métropolisation à marche forcée s’est délestée de quelques paysages dont on fait des peintures – les majestueux littoraux aristocratiques de la Côte d’Azur ont été ravagés par le béton des promoteurs ; les faubourgs et les vergers de l’Ile-de-France se sont métamorphosés en banlieues dortoirs ou en sordides casemates de la ségrégation ; et le bocage paysan, incarnation séculaire de la campagne française, a été remembré dare-dare, afin de laisser place nette à la banque et à la rentabilité (Jour de fête, 1949).
Un singe en hiver évoque en creux un autre remembrement, plus diffus, peut-être plus intime, en partie masqué par les volontés d’ordre et de grandeur de la France des années 1960, et leur incarnation granitique par le général de Gaulle, grand (par bien des aspects) militaire, de surcroît. Il s’agit du renoncement progressif des hommes européens à leur nature, leurs paysages intérieurs, aménagés par des siècles de guerres, de traditions, d’habitudes, d’imageries et de constructions sociales exaltant des notions aussi difficiles à définir que celles de virilité ou de masculinité – abstractions parfois concrètes, mais changeantes selon les époques et les catégories sociales (Alain Corbin). En miroir inversé du remembrement agricole, passant avec le tractopelle de la petite parcelle poétique aux gigantesques étendues de cultures extensives, le remembrement des mâles ferme les écoutilles et borne les destinées à de petites cases de libertés illusoires.
Principe de réalité. Il n’est pas étonnant que le film s’ouvre par une très longue séquence de rêverie : deux anciens de la Coloniale se remémorent, dans l’alcool et les chimères, probablement excessives, les souvenirs d’un temps où l’Europe, lorsqu’elle remontait le Yang-Tsé-Kiang avec ses canonnières, pouvait « installer le printemps dans ce pays de merde ». Vision de XIXe siècle, l’âge du service militaire, de la caserne, de la troupe et des derniers instants de bravoure. La séquence se termine par l’éternel retour du concret, la guerre, l’occupation et les bombardements, plus forts, désormais, que les fantassins. Les deux aventuriers de la maquette promènent leur bedaine dans les rues, avant de se réfugier dans une cave, autre terminus des prétentieux – ou des pétochards, ou des hommes résignés à accepter leur sort. Le début des années 1960 correspond aussi à la fin du rêve colonial de la France, qui, après l’Indochine, s’apprête à rendre les armes en Algérie. Les sociétés européennes signent des traités de paix ; elles construisent des bureaux, des autoroutes et des supermarchés ; l’Église catholique se soumet à l’époque ; on s’habille en prêt-à-porter. Le soleil se couche aussi sur les empires, et sur ses serviteurs, sommés de ranger leur énergie au placard.
Émasculation. Le personnage incarné par Jean Gabin s’emmerde, il l’assume dans un (célèbre) accès de virilité cafardeuse, mais il accepte, fataliste car lucide, la nouvelle vie qu’on lui impose : la routine, la bonne femme et son livre de compte, l’eau plate, l’insignifiance des choses, le pyjama et les pantoufles, le réveille-matin. Le cinéaste Henri Verneuil filme merveilleusement cet enkystement des anciens bâtisseurs de royaumes dans une séquence nocturne où la caméra est placée à l’intérieur d’un réfrigérateur, dont les portes s’ouvrent successivement sur les rêves d’ailleurs (Jean-Paul Belmondo) et le réel somnifère (Suzanne Flon). Qu’on ne s’y trompe pas : malgré une dernière beuverie, une corrida légendaire et un feu d’artifice de contrebande, les deux hommes, flamboyants dans ce baroud du déshonneur, sont les eunuques de notre époque. Leur petite révolte sert de paravent à l’aliénation normalisée de tous les autres, de Tigreville à TikTok.
Solitude. Où sont les hommes ? Après la guerre-apocalypse et l’instauration de la société féminisée du tertiaire, l’allure, le panache et les mirages d’une vie de pirate en Extrême-Orient font long feu. Les rêves sont conscrits à la littérature, qui offre encore des élans possibles de liberté grande (Julien Gracq). Pour ce qui est de changer le monde, il faudra prendre son tour dans la file d’attente du suffrage universel, carte d’identité à la main, et attendre les résultats au journal télévisé. Le personnage de Belmondo, très démonstratif, n’est qu’un démon du passé, un feu follet : il rêve d’Espagne mais doit élever sa petite fille – le spectateur se doute qu’il n’ira pas bien loin, il sera chômeur et obèse, sûrement dépressif. Gabin, quant à lui, reste sur le quai de ses illusions, abandonné par la vie contemporaine, réduit au silence ; les attributs de sa virilité perdue sont rangés dans le tiroir-caisse de maman, qui règne sur leur petite parcelle de vie remembrée. Un long hiver, sur lequel le dérèglement climatique n’a pas d’emprise.
Le titre du film s’impose en ultime humiliation : les fameux singes qui hantent les villes asiatiques en hiver finissent par retrouver la liberté de la forêt, eux. Pour les hommes de l’Europe pacifiée, énuclée, il faudra désormais se contenter des chemins de randonnée en forêt de Fontainebleau et réserver son prochain voyage familial avec Booking : le Yang-Tsé-Kiang se remonte toujours, sur des bateaux climatisés, emplis de touristes à la retraite, le smartphone en bandoulière.
Julien Morvan
Image | © Gaumont
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