Nashville (1975)

Un film De
© Droits réservés

Les enfants de la cosse

Le Nashville de Robert Altman est une suite, en couleur et en musique, de L’invasion des profanateurs de sépultures (1956). Dans la petite série B de Don Siegel, inoffensive en apparence, des créatures nées de cosses mystérieusement tombées du ciel remplacent tous les êtres humains à proximité, sans violence, dès qu’ils s’endorment : les habitants de la ville sont physiquement clonés mais vidés de toute forme d’émotion – et, en définitive, privés de leur humanité. Un brave médecin (Kevin McCarthy) résiste à cette invasion et parvient à enrayer l’épidémie, alors qu’il est sur le point d’être interné en psychiatrie. Naturellement, personne ne peut croire à cette fin, imposée par la production : les Body Snatchers (« voleurs de corps ») ont gagné et vont coloniser la planète.

De qui, ou de quoi, sont-ils l’allégorie cinématographique ?

La réponse n’est pas dans le film de Don Siegel, trop ramassé pour lancer le spectateur sur de fausses pistes, mais dans la fresque chorale de Robert Altman, réalisée vingt ans plus tard, au cœur d’une ville matricielle de l’histoire contemporaine des États-Unis, utilisée comme métaphore de la société occidentale : Nashville, frontière entre deux mondes antagonistes (le Nord/l’Union et le Sud/la Confédération) et capitale de la musique country (Music City), ville de bouseux appelée à devenir un « temple » de la musique populaire de masse à partir des années 1960.

Nashville, ville-aéroport – comme tant d’autres : le film s’ouvre logiquement dans le lieu emblématique de la mondialisation standardisée, afin de perdre sans délai le gentil spectateur en quête de récit balisé. La caméra d’Altman suit simultanément une vingtaine de personnages qui se croisent, se regardent de loin, s’ignorent, se frôlent ou se parlent sans s’écouter, sans jamais s’attacher plus à l’un qu’à l’autre. L’écran fourmille de vies factices ; le héros est peut-être quelque part au milieu de la foule – ou bien non. Le spectateur ne sait pas quoi regarder, alors il ne regarde plus vraiment et suit avec indifférence les péripéties d’une chanteuse neurasthénique ou d’un groupe de jeunes artistes prétentieux. Une séquence de bousculade automobile sur le parking évoque l’incommunicabilité burlesque de Tati, le brouillard émotionnel des grands centres urbains de la modernité. En vérité, bien que cette séquence se termine dans le chaos tragi-comique d’un embouteillage sur la voie rapide, le film ne sort jamais vraiment du terminal international de Nashville, impersonnel, si laid dans son gigantisme vaniteux, carrefour artificiel d’un cosmopolitisme de pacotille, incapable de produire autre chose que de l’apathie collective – y compris celle du spectateur du film, pris au piège de l’effet miroir.

Nashville n’a aucune intrigue, le film s’attache à suivre tous les personnages croisés dans l’aéroport et leurs déambulations à travers la ville. Au premier abord, tout est normal : Music City a des aspects de ville de pèlerinage, ou de foire ; on y vient pour écouter de la musique, rencontrer des stars, se montrer, devenir une vedette ou gagner des voix pour les prochaines élections ; on peut aussi y vivre, correctement. L’identité culturelle semble forte et affirmée ; elle est incarnée par les différents lieux de consommation de la musique (les bars, le Grand Ole Opry, les scènes), quelques personnalités (Haven Hamilton et Barbara Jean, les idoles locales) et des drapeaux américains géants. Les politiciens cherchent à obtenir des voix par le mensonge et l’argent, des chanteurs couchent avec des groupies et les artistes sont jaloux du succès des autres. Pourtant, comme à Santa Mira, dans le film de Don Siegel, quelque chose ne tourne pas rond. Hélas, il n’y a pas de médecin lanceur d’alerte rouge, aucun personnage pour sortir volontairement du cadre – si ce n’est un locataire énigmatique, au comportement étrange. C’est au spectateur de crier, s’il en a la force. Mais contre quoi ? Contre qui ? Puisqu’on vous le dit : tout est normal.

La force (invisible) de Nashville réside dans cette capacité du cinéaste à filmer la terrifiante inanité du monde contemporain, sa médiocrité routinière, vide de sens, atone, si pauvre de son humanité. Les symboles patriotiques ou culturels offrent l’illusion de la communauté mais il n’en est rien : personne ne se comprend, l’omniprésente communication et les pages de dialogues tournent à vide, à l’image de cette camionnette de campagne qui débite un long monologue déprimant, à longueur de journée, dans les rues de la ville. Le film pourrait durer trois heures de plus, avec les mêmes échanges insignifiants ; le spectateur s’habituerait sûrement à cette torpeur.

Le paroxysme de cette misère de l’âme est atteint dans une incroyable séquence de strip-tease, dans laquelle une pauvre fille naïve, sympathique mais profondément idiote, incapable de la moindre lucidité, accepte de se dénuder devant une meute de bourgeois ventrus, en échange des promesses d’une carrière de gloire. Même la caméra rougit puis recule, honteuse. Humiliée, en larmes, pelotée par un obèse suintant (Ned Beatty), la pauvresse refuse finalement d’accepter la réalité et s’enferme dans un monde onirique, fantasmagorique.

Tous ces enfants de la cosse se retrouvent, en dernier lieu, devant le Parthénon de Nashville, reconstitution fidèle du monument d’Athènes (point de départ symbolique de la civilisation et de la pensée), aussi impressionnant que grotesque. L’aéroport inexpressif, les salles de spectacle et le gros gâteau de stuc : décors de l’épanouissement chimérique des hommes et des femmes de l’Occident au sommet de sa puissance. Un déséquilibré (à moins qu’il ne s’agisse du seul être humain encore lucide – terrible contradiction) assassine une chanteuse de country, devant une foule apeurée, qui se met à chanter en chœur « It Don’t Worry Me » (« Cela ne m’inquiète pas »). Plus tard, dans des circonstances similaires, d’autres créatures grégaires chanteront « Vous n’aurez pas ma haine » et organiseront des marches blanches aux côtés de leurs élites bienveillantes, retransmises en direct à la télévision et sur les réseaux sociaux, avant de rentrer à la maison fumer un joint et dormir.

Alors, merde aux pisse-vinaigres : Nashville, aussi, est une fête !

Laisser un commentaire