Mississippi Blues (1983)

Un film De ,
© Tamasa

La culture est un trésor collectif

Si le fantôme de Faulkner plane au-dessus du film en véritable figure tutélaire, à l’origine même du projet, Mississippi Blues ressemble surtout, en définitive, aux sombres mondes décrits par Flannery O’Connor dans ses romans et nouvelles – le grotesque amoindri, documentaire oblige. Devant la caméra de Bertrand Tavernier (l’explorateur éclairé) et Robert Parrish (le guide), une faune de personnages du cru composent, avec force excès et cabotinage, des numéros pittoresques, truculents, tour à tour effrayants, sublimes, portés par la grâce et l’élégance, intimes, mystérieux, mensongers, toujours façonnés par une violence qui n’apparaît généralement qu’avec les mots, au détour d’un souvenir, d’une anecdote. Les paysages sont poisseux, couverts de maisons de tôle ou de vieilles bâtisses aux murs blancs, comme la peau de leurs anciens propriétaires ; les eaux abandonnées par la course inéluctable du Mississippi vers l’océan forment des bayous sauvages, décors naturels de cinéma et paravents de la fureur des hommes ; les églises sont presque vides, laissées aux transes de quelques prédicateurs de littérature, dont les sermons pleins de sueur laissent parfois la place à d’angéliques voix de chœurs, nées du Ciel et de ses dernières espérances. La musique apaise un peu les malheurs : on croirait que tous les hommes chantent le blues en virtuoses, dans la douleur d’une existence partagée entre le chômage, les afflictions et la maladie.

C’est le « Deep South » et son cortège de représentations authentiques et imaginaires – celles que Bertrand Tavernier affirme, dès l’introduction, filmer comme une « découverte » (la réalité) tout autant qu’un « pèlerinage » (les fantasmes). En la matière, il y aurait un autre texte, passionnant, à consacrer à l’entre-deux que constitue le film : la fabrique cinématographique de la mélancolie, voire des mirages, à travers ce documentaire où cohabitent les fantômes de Robert Johnson et de la famille Sartoris, dans les yeux d’un étranger, européen amoureux des États-Unis, de sa culture, de son histoire.

La mélancolie, justement, semble accompagner tous les cris et les silences des habitants de la région d’Oxford (Mississippi), immortalisés à l’écran. Mais de quel mal plus profond est-elle le signe ambigu ?

La « question sociale » est la toile de fond privilégiée des deux cinéastes progressistes, qui parsèment leur film d’entretiens avec des spécialistes de la « question noire » américaine, comme s’ils souhaitaient apporter une caution politique (un peu artificielle) à leur voyage sur les routes du sud. La pauvreté et le déclassement sont au cœur de toutes les images, mais il est singulier de constater qu’ils n’apparaissent pas au faîte des premières préoccupations des petites gens, fatalistes débonnaires qui n’évoquent jamais, au contraire des intellectuels, les grandes figures émancipatrices de la lutte pour les droits civiques (Martin Luther King, Malcom X). Chacun reste dans son rôle : le prédicateur est un bonimenteur attachant, le barbier jongle avec son rasoir et son harmonica, le chœur du gospel s’époumone et les ouvriers sans travail grattent leur guitare en pleurant leurs amours de jeunesse et en rêvant, pour de faux, à de lointains horizons (formidable chanson des Champs-Élysées).

La difficulté avec ces personnages sortis du Southern Gothic est de trouver la limite entre le folklore et l’authenticité – les deux ne sont pas antinomiques, du reste. Le retour à la réalité intervient à la fin du film, avec l’interview d’un homme qui annonce à Bertrand Tavernier que les terres agricoles et les grandes plantations sont rachetées par des étrangers (la Reine d’Angleterre, des allemands, des arabes). Les paysages changent, le rapport au travail et au sol aussi : certains habitants deviennent d’autres Babbitt nomades, les traditions se perdent, les familles éclatent, même le blues perd de sa saveur, de La Nouvelle-Orléans à Chicago. Le sud s’uniformise à mesure que la « mobilité du capital » détruit les cultures locales et traditionnelles, pour ne laisser que l’agréable illusion d’un « bazar universel » apprécié des touristes (Christopher Lasch). Devant le désarroi sincère d’un homme qui regrette la disparition des racines communes, le cinéaste s’émeut : n’est-ce pas là une pensée un peu « réactionnaire » ?

Dans le sud des États-Unis, pays de l’esclavage et de la Confédération, territoire où le cosmopolitisme est part entière de l’identité, et non une arabesque de la diversité au service des idéologues, le lourd passif des traditions masque la nécessaire réflexion sur la culture comme principal ferment de l’unité, du collectif, donc de la société. Il n’est pas possible de regretter le temps béni des plantations, ni le paternalisme stéréotypé d’Autant en emporte le vent (Fleming, 1939) : cela serait de la nostalgie. Pourtant, la culture née de ces décennies de métissage forcé figure un environnement particulier, des idiomes spécifiques, une musique du malheur dont l’influence a été mondiale, un rapport au monde et à Dieu, des modes de vie différents de ceux du nord : en somme, l’exact contraire d’une culture de masse, uniformisée. Là se trouve la mélancolie de la disparition, du déracinement (Simone Weil).

Ce que montre Mississippi Blues, parfois sans le vouloir, avec ses chants frénétiques et les sourires simples de ses déclassés, c’est la culture comme trésor des peuples – peut-être même le seul trésor des pauvres, que l’on cherche depuis des décennies à leur voler, comme tout le reste. Préserver les cultures (et leurs images fantasmées) est donc un défi de civilisation à l’heure de la globalisation – non point un soubresaut réactionnaire, mais la manifestation éclatante d’une nouvelle marche en avant, afin que « le soir sur des sentiers rocheux se rencontrent des ressuscités » (Trakl).

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