Géographies de la cinéphilie

Voyage au centre de la Terre (1959) – © 20th Century Fox

« Ce qui compte, c’est de faire un royaume »

« Il s’agirait presque d’une géographie nouvelle où se glisse et s’engouffre la vie, une discipline inconnue et rêveuse dans laquelle le vivant s’immisce entre les lieux et le relevé qu’en livre l’écrivain, quelque chose comme une géobiographie. Mais je préfère effacer le mot sitôt après l’avoir tracé, plus sensible au silence, à l’opacité subite, au vertige des cartes muettes de la mémoire. » (Géographies de la mémoire, 2016)

Il peut être, un jour, nécessaire de s’interroger sur les contours d’une définition – exercice un peu scolaire, imprécis, sujet à controverse, revivifiant et admirablement futile. Qu’est-ce la cinéphilie ? L’amour, la passion, le partage du cinéma ; « l’art d’aimer » des films, pour Jean Douchet ; « le plaisir des yeux », pour François Truffaut ; plus prosaïquement, une « manière de voir les films, d’en parler, puis de diffuser ce discours » en même temps qu’un « objet d’histoire », selon Antoine de Baecque et Thierry Frémaux. La silhouette de ce fantôme né de la splendeur des écrans et des scintillements invisibles du projecteur est une éternelle ligne de fuite, ondoyante, dédale de sinuosités que remanient les ans, les âges et les mentalités.

Nous ne serons jamais d’accord sur l’art.

Je suis de ceux qui pensent que la cinéphilie est avant tout une affaire personnelle, loin du tribalisme primitif, des sectes ou des chapelles – la cinéphilie comme religion est, bien souvent, l’apanage des plus fanatiques athées, pourtant possédés par l’ivresse d’une liturgie archaïque (les saints-cinéastes, les revues-évangiles, les films-calices, les festivals-pèlerinages), dont on fait des mécréants, des anathèmes et de tristes bigots de cinémathèques.

Et si, brutalement, il était possible de considérer cette culture du cinéma comme la « menu monnaie de l’absolu », à la manière des explorations introspectives, mélancoliques et silencieuses des horizons frontaliers de Julien Gracq ? Si le coup de tonnerre originel de tous les cinéphiles – les premières émotions de cinéma, les ressorts de l’émoi – pouvait s’envisager ainsi qu’un belvédère sur l’infini paysager ; ou bien ressembler, pour de bon, à l’équipée byzantine, puérile, menée par Phileas Fogg autour d’un monde aussi fantasmé qu’indubitablement vivant et sensoriel ?

Un cinéphile prend de la place – sans doute faudrait-il écrire : un cinéphile occupe l’espace, par la quantité de films qu’il possède, par le nombre de livres et de disques qui tapissent ses murs ; des carnets de notes s’entassent sur son bureau isolé ; des affiches se cadrent, d’autres s’enroulent en arabesques dans des tubes de carton épais, soumis au perpétuel roulis des grands ménages ou de l’oubli. Comment, dès lors, ne pas considérer la cinéphilie comme un terrain, avec ses plis naturels, ses élans vitaux et ses compostions factices ? Comment ne pas imaginer une topographie poétique de l’ailleurs cinéphile, fût-il le reflet aplani d’aventures viscérales : pour une définition géographique, empirique et frivole de la passion du cinéma.

Le goût du voyage. La cinéphilie naît sans doute d’une volonté originelle, irraisonnée, de changer d’air, voire de sortir du cadre (quel qu’il soit). Somewhere Over the Rainbow, les rêves du grand voyage, peut-être de l’inconnu mystérieux, les prémices de l’initiation nécessaire à la contemplation de l’univers abstrait, de la société environnante, de l’identité sans formulaires. La cinéphilie se définit, d’abord, par une curiosité intarissable ; perspective au long cours, volonté de multiplier les planisphères à défricher, comme autant de continents cinématographiques vierges, sur lesquels tout reste à découvrir, au-delà de l’imaginaire. Suivre du doigt sur une carte, pour la première fois de sa vie, la ligne de crête d’une chaîne de montagnes figurative est une expérience qui marque durablement un enfant encombré par les songes. La cinéphilie est un monde sensoriel intérieur en constante éruption ; de ces volcans ancestraux naissent bientôt des îles, des terres sauvages qui se jettent dans des océans magiques, des natures considérables. Admirer toujours, « comme une brute », sans jamais se départir de sa candeur, de la pureté virginale d’une découverte.

Des paysages. C’est le premier échelon du voyage, l’entraînement du regard, la découverte des autres parts : embrasser les horizons avec la même gourmandise qui porte les nuages à dévorer la planitude d’un ciel d’azur. C’est le moment de la boulimie de pellicule, de l’hyperconsommation de films ; la cinéphagie solitaire, dans la pénombre de l’écran, au soleil de la révélation toujours recommencée. Il faut en passer par cette marche sans fin, cette randonnée sans but, voir et arpenter tous les recoins des paysages qui ne cessent de renaître, différents, métamorphosés, à mesure qu’on les dépasse. Cette prospection capricieuse des multitudes est affaire de jeunesse, de nuits blanches et d’écoles buissonnières. Il faudrait penser à décrire les paysages, à consigner les émotions, à cartographier les reliefs et les plaines – mais le temps presse, l’odyssée est irréfléchie, la tumultueuse adoration des images figure des insolations de bonheurs, des ivresses conscientes de beautés insoupçonnées, des promenades à côté du jour et du temps. L’enfance est un paradis, puis elle se tempère.

Des fleuves, des rivières. De nombreux pionniers de ces paysages infinis ne dépassent pas le temps limité de l’exploration, considérant (à juste titre, sans doute) que le cinéma ne sera jamais un autre monde fini. Il est pourtant nécessaire de sortir de l’enfance de l’art. Le cinéphage s’arrête un jour de marcher, considère les étendues qui l’entourent, admire encore les montagnes qui restent à gravir et décide de s’intéresser au réseau hydrographique, à ses pieds : d’un film l’autre, un petit ruisseau inoffensif s’est mis à courir près du chemin ; le suivre et l’observer, c’est prendre conscience d’une source, d’une filiation, d’une structure naturelle qui caractérise les paysages. Mirifique découverte des cinéastes et des auteurs de films ! Un cinéphile n’oublie jamais ces premiers instants, en forme d’épiphanie. Et ces rivières sont sans retour, elles aussi : des clapotis aux rugissements des grands fleuves, la cinéphilie se définit par la connaissance de ses grandes figures ; des géants aux marginaux, des exécuteurs aux décideurs, des vedettes aux oubliés, comme autant de confluences propres à stimuler le désir de comprendre le cinéma comme plénitude.

Des ponts. La cinéphilie est un héritage, ses paysages sont artificiels – elle naît de la volonté (et de la capacité) du cinéphile à emprunter les ponts qui enjambent les grands fleuves ; beaucoup sont déjà construits depuis longtemps. C’est le moment, plus difficile, où l’explorateur vorace doit se faire cartographe de ses paysages intimes, de ses émotions, de ses connaissances des milieux. Les terres du cinéma ne sont pas des régions insulaires, elles cohabitent, se répondent, s’inspirent, s’influencent – certains paysages se ressemblent beaucoup, il est essentiel d’en prendre la mesure, afin de ne pas tourner en rond, ni devenir un touriste du cinéma de masse. Les livres ont la même importance que les films dans la vie d’un cinéphile : lire permet de comprendre, de répondre aux questions que l’on se pose depuis le début, de continuer à découvrir, d’être conseillé, de réfléchir aux besoins et aux finalités du grand voyage entrepris depuis l’enfance. Il n’y a pas de cinéphilie sans littérature, juste de la gloutonnerie inconséquente. Cette faculté à franchir, sans cesse, des ponts et des grands fleuves, est le plaisir d’une vie – plaisir d’autant plus grand que l’émerveillement et le goût du voyage originels s’en trouvent constamment renforcés, par la connaissance précise des enjeux, des tourbillons de l’histoire, des techniques et des secrets de la grande machinerie-cinéma, révélatrice du monde connu et de ses occupants.

Regarder, lire et comprendre – devise de la cinéphilie universelle.

Aménager ses rêves. Il reste une dernière ambition, comme une continuité rationnelle du plaisir cartographique : aménager les paysages, construire, donc penser plus loin, ailleurs, que ce qui existe déjà. Écrire, en d’autres termes. La cinéphilie est une trace, les ponts sur les fleuves ne s’érigent pas naturellement ; ils doivent aussi être consolidés, repeints ou reconstruits, à l’occasion. L’écriture est l’acte de maturité de la cinéphilie, elle incite à dépasser le conformisme et la sécurité des connaissances des autres, elle sert de matrice à une réflexion profonde et personnelle sur son rapport au cinéma, donc sur son propre rapport au monde. Écrire, c’est remonter le cours d’un fleuve que l’on connaît par cœur, réinventer des paysages et atteindre la rumeur du soleil. Écrire, pour fonder des royaumes sur lesquels personne ne règnera jamais, étendues de paysages presque sauvages que d’autres cinéphiles défricheront par goût du voyage.

Des cartes postales. Enfin, la question de la mémoire collective. Il n’est pas inintéressant de considérer la cinéphilie comme un autre « goût de l’archive » (Arlette Farge) : art jeune, miroir du contemporain en mouvement, naturaliste ou expressionniste, le cinéma permet d’étudier la météo d’une époque, le climat d’un siècle ; la cinéphilie sert, aussi, à mettre de l’ordre dans la représentation intégrale du monde, de ses plaines et de ses escarpements, de ses tempêtes. L’enjeu est de taille, mais il implique de sortir de ses chimères, de ses paysages adorés, afin de rejoindre les civilisations en surface. Les risques de la cinéphilie mémorielle : la nostalgie désolante, le commentaire ou l’idéologie, la spécialisation – les affres de la sédentarité, la vue sur le même paysage immobile.

Il est certain, en définitive, qu’un petit texte de cinéma en forme de carte postale frétillante (et inoffensive) vaut bien mieux que la domination, l’exploitation et la rentabilisation des territoires de nos rêves par des académies du profit. La cinéphilie est une sagesse – pour que les fantômes couchés se relèvent à l’appel d’une écriture magique.

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