
Cercles de l’enfer
C’est peu dire que Les contrebandiers de Moonfleet est un film terrifiant – la sensation panique d’un incontrôlable vertige au bord du précipice, d’une traversée nocturne de l’antichambre de la mort imminente. L’effet est paralysant, inhabituel, à l’opposé des œuvres dont on anticipe les effets au fil des visionnages, avec gourmandise : à mesure que l’on revoit ce chef d’œuvre, on est frappé par sa profonde noirceur, la rugosité des personnages, l’effroi ou l’inconfort que provoquent, irrémédiablement, certaines séquences. La chausse-trape du cinéaste est d’autant plus déconcertante que les apparences sont trompeuses : film d’aventure à la manière de L’île aux trésors (Stevenson, 1883), avec scènes d’épée, costumes, décolletés et regards ténébreux ; cinéma d’apprentissage à hauteur d’enfant ; décors de studio caractéristiques des productions de la MGM dans les années 1950 (certaines landes sont celles de Brigadoon) ; esthétique néo-gothique d’un conte de fée teinté de romantisme. Bref, un film-patrimoine inoffensif que l’on impose, naturellement, dans les dispositifs d’éducation à l’image de l’Éducation Nationale.
Arriver de nuit sur les hauteurs de Moonfleet, à pied, aux côtés du jeune Mohune, c’est pourtant abandonner tout espoir d’en revenir intact – du reste, exactement ce que l’on attend du cinéma. Revoir Moonfleet, c’est accepter de sortir du conformisme ambiant, renoncer aux certitudes, jouer avec ses propres peurs, reconsidérer le bien et le mal, traverser un fleuve de sang sur lequel pourrissent les fleurs de l’innocence. Fritz Lang ne filme pas seulement un cauchemar, il met à nu les entrailles de l’homme, les errances de sa conscience, les tempêtes homériques qui la déchirent, du berceau au sépulcre. Revoir Moonfleet, c’est tomber : dans une crypte, sur des rochers, à la mer, au fond d’un puits ; c’est traverser d’interminables rondes de damnés : les cercles de l’enfer.
Limbes. Il représente l’âme vertueuse, la candeur familière et le guide de nos tourments : l’enfant, John Mohune, le pénitent désarmé qui se cherche un ami et un modèle en sifflotant. La borne routière indiquant Moonfleet, 3 miles est la porte de l’enfer et toute l’aventure du garçonnet constitue son premier cercle, le plus large, invisible au premier abord – aussi le moins effrayant : sa quête originelle (vivre aux côtés de Fox dans le manoir familial) restera vaine et la grille qu’il laisse ouverte en guise de dernier plan, faussement optimiste, symbolise l’errance éternelle à laquelle il se condamne par son ignorance : il n’a rien appris de ses péripéties, rien compris de la corruption de l’homme. En fait d’apprentissage, il demeure inchangé du début à la fin, le plus niais des personnages du film – mais le spectateur pardonne à son jeune âge.
Luxure et gourmandise. C’est l’une des scènes les plus célèbres du film, l’une des plus érotiques de l’histoire du cinéma, insupportable de beauté, de perfection dans sa mise en scène, dans ses couleurs, obsédante jusqu’à pervertir le moindre recoin de nos rêves devenus sages : la danse lascive et provocatrice de la gitane, qui compose une succession de cercles infernaux, comme autant de succédanés à la torture de notre pudeur. La robe incandescente virevolte autour de la table ronde du vice – l’alcool, l’outrance, la débauche, la concupiscence, l’envie – puis se métamorphose en rayons tourbillonnants, ondulations de rose, de jais et de feu que rien ne semble pouvoir arrêter. C’est l’agonie des hommes, le péché originel, dans leur splendeur électrisée – ils tournent et tournent avec le temps, dans l’effluve malsaine de nos désirs. La femme n’est pas en reste : garce ou jalouse, elle manipule, désire et se pare de haine pour les plus belles. Toute la crasse de l’humanité est contenue dans cette ronde de nuit en pleine lumière. On ne sort pas de cet enfer.
Argent. C’est d’abord un arc de cercle, l’architecture voûtée d’une crypte transformée en repaire de voleurs, assoiffés d’or et de richesses : on y accède par un trou caché près d’une tombe ; métaphore trop évidente. C’est ensuite un puits, le plus profond de tout le pays, au fond duquel se cache un fabuleux diamant. Le jeune Mohune doit se contorsionner, se balancer au-dessus du vide pour mettre la main sur la fortune absolue. Il croit encore que l’argent fera son bonheur et celui de son maître corrompu, alors qu’il se rend lui-même complice d’une agression, d’une ruse puis d’un vol. Le sujet est traité sur le ton de la plaisanterie, avec force déguisements et faux suspense, au mépris de la vraisemblance – et du spectateur, heureux de penser, béat, piégé, qu’il en a (enfin) pour son argent.
Violence, colère. Dans un monde où la cruauté des hommes se mêle à une violence de tous les instants (la survie), nous pensions avoir tout vu, tout anticipé : brutalement, un duel à l’épée hollywoodien se transforme en mise à mort à la hallebarde. La vieille arme médiévale se met à former des cercles de désolation dans toute la pièce, comme un carrousel fauteur de ruines, mené par le désespoir et la fatalité. Malheur à celui qui n’a que sa douceur pour vivre. Moonfleet est un halo de fureur : on y sombre sous les coups de fouet, au bout d’une corde dans la lande, sous les balles de la justice, la tête brisée sur les rochers de l’infortune. Même les tombeaux sont profanés – et l’enfer toujours recommencé.
Hérétiques, voleurs, menteurs. Le dernier cercle de l’abîme, le plus profond, contre lequel on ne peut rien : la nature des hommes. Comme dans Le Corbeau (Clouzot, 1943), pas un seul personnage n’est sauvé : aristocrates et petites gens, justiciers et fripouilles, homme d’Église, enfants, soldats, femmes trompées ; tous sont coupables, parfois de ne pas chercher à voir, à comprendre ; tous se repaissent sur l’inconséquence de leur immoralité. Moonfleet est le finis terræ de l’humanité, l’antre désacralisée de l’ignominie, un bréviaire imagé des enfers de Fritz Lang.
Dans la Divine Comédie, Dante parvient à s’échapper du chaos. À Moonfleet, point de salut, mais des réminiscences. Tremblez pour de bon de voir bientôt réapparaître le fantôme de Jeremy Fox, allongé sur son navire à la voile écarlate ; il sillonne sans fin les flots tourmentés de votre conscience, les nuits d’orage.

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